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Route 78 : la Grâce et le Pognon

Dans moins d’un mois, le 18 mars, paraîtra un ouvrage dont j’ai l’espoir qu’il sera un succès. Il s’agit de l’album Route 78, une BD de 180 pages réalisée avec mon complice et ami Éric Cartier.

En fait, c’est surtout le bouquin d’Éric. C’est l’histoire d’Éric et le dessin d’Éric. Moi, j’ai été l’accoucheuse, la co-scénariste, celle qui tient la main, qui fait le tri dans les heures d’enregistrement et qui colle des coups de pieds dans le derrière quand on s’écarte du fil conducteur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me suis effacée de la couverture : il y a un enfer spécial réservé à ceux qui s’attribuent le mérite d’autrui.

La couverture et l'hommage de Shelton

La couverture et l’hommage de Shelton

Mais je l’aime ce bouquin, et j’en suis très fière, même si c’est surtout le livre d’Éric. J’en suis fière comme le sont aussi Pierô Lalune, notre brillant coloriste, et Yannick Lejeune, notre (très) patient éditeur chez Delcourt. Aucun d’entre nous n’a ménagé ses efforts sur ce livre, même si on était payé des clous pour le faire.

À l’heure qu’il est, on a déjà un papier dans Livres Hebdo, trois autres s’annoncent dans Casemate, DBD et ZOO. Bref, le livre n’est pas encore en librairie, mais la presse spécialisée nous aime déjà.

Et encore heureux.

l'article dans Livres Hedbo

l’article dans Livres Hedbo

Parce que c’est un livre qui a touché la grâce. Un livre sur lequel nous avons tous passé plusieurs mois, de-ci de-là, à l’exception d’Éric qui, lui, y a passé quatre années pleines. Et ces quatre années étaient nécessaires.

Quatre années, c’était ce qu’il fallait pour trouver le graphisme qui conviendrait à cette histoire, pour se souvenir, pour rassembler les anecdotes mais surtout pour les tisser d’une manière qui en ferait la peinture de toute une génération, une sublime déclaration d’amour et la transmission d’un message à la jeunesse d’aujourd’hui. Oui, on avait un peu d’ambition sur ce livre. Mais je crois sincèrement qu’on a réussi. Parce qu’une fois encore, Éric a touché la grâce.

Quelques pages avant lettrage

Quelques pages avant lettrage

Ça n’arrive pas souvent. Et même si on est un auteur de génie, ça n’arrive certainement pas sur tous les livres. Parce qu’il faut plusieurs conditions pour ça.

On peut raconter ce qu’on veut sur le talent, mais ce qui le définit avant tout c’est le pouvoir de concentration. Ce moment où l’on parvient à descendre en apnée, à l’intérieur de soi-même, comme un plongeur des grands fonds. Le reste n’est que savoir-faire et entrainement (même si entraînement de pointe). Mais lorsque vous y parvenez, c’est le moment où vous touchez la grâce, le moment où tout autour de vous disparaît. Les artistes, les auteurs, les musiciens, les grands, sont tous en quête de ce moment, de cette connection directe avec leur oeuvre qui leur permet de donner enfin le meilleur. Ça a l’air mystique ? Ça l’est un peu, bien sûr.

Ce qui l’est beaucoup moins, c’est que cette concentration ne peut être atteinte n’importe comment. Elle requiert une sérénité – au moins provisoire – et du temps. C’est là qu’on arrive à la question du pognon.

Aujourd’hui, les éditeurs diminuent de plus en plus les à-valoirs des auteurs, et les pourcentages, histoire d’être sûr que ces derniers ne s’y retrouvent que tièdement même en cas de succès. Et ils se lamentent que la qualité baisse, que ça devient difficile de vendre, etc. Ils ont sans doute raison.

Parce que quand un auteur est sous-payé, il fait du moins bon travail. N’allez pas imaginer que c’est une vengeance, du style « puisqu’on me paye au huitième du SMIC (je n’exagère pas), je vais chier le boulot », pas du tout. D’ailleurs, je connais peu d’auteurs qui ne font pas leur maximum, même en cas de mercenariat. Simplement, quand le revenu est trop bas, l’auteur ne peut pas se concentrer. Il n’a pas le temps. Il se dit qu’il faut aller vite-vite-vite, pour ensuite décrocher un autre contrat, parce qu’en attendant, le loyer, en attendant, les factures, et il faut acheter des lunettes pour le petit dernier. Alors voilà : pas de pognon, pas de temps. Pas de temps, pas de grâce.

Route78-3Sur Route 78, nous avons eu des avances correctes pour ce genre d’ouvrage. C’est à dire que nous avons touché – mort au tabou – 25 500 euros des éditions Delcourt. Éric a aussi touché une bourse du CNL de plusieurs milliers d’euros. Ça peut sembler beaucoup, mais imaginez que nous étions trois dessus (même si évidemment, les parts n’étaient pas les mêmes) et qu’Éric a travaillé d’arrache-pied pendant quatre ans dessus. Au final, ça ne fait pas lourd, mais ça a suffi pour qu’Éric donne le meilleur de lui-même.

Partout ailleurs, on nous a proposé dans les 12 000 euros. Pour ce prix-là, bien sûr qu’on aurait fini par signer. Et un livre serait bien sorti sous le titre Route 78. Mais ça n’aurait certainement pas été le même. Et je suis en mesure de jurer qu’il aurait été bien moins bon, parce que jamais nous n’aurions pu y passer tant de temps, jamais Éric n’aurait pu y consacrer tant de travail. Alors merci aux Éditions Delcourt de nous avoir permis de faire un livre sur lequel je pense qu’à l’arrivée, nous serons tous gagnants.

route78

Il y a quelque temps, ma collègue Rutile me faisait passer cet article, où l’auteur explique grosso modo que le point commun de tous les auteurs qui percent un jour et ont la reconnaissance (au moins) de leurs pairs, c’est qu’ils ont été financés. C’est tellement vrai. Que vous profitiez d’un plan de licenciement comme Laurent Bettoni, ou d’indemnités sociales comme J. K. Rowling, que vous soyez financé par votre conjoint comme l’auteur de l’article en lien, on a besoin de ce répit pour devenir auteur. C’est une fable que d’imaginer qu’on peut faire ça sérieusement en y consacrant la seule énergie de n’importe quel loisir. Bien sûr, vous pouvez sortir un livre ou deux en écrivant la nuit pendant que votre famille est couchée, mais ce seront rarement les meilleurs de votre carrière et vous n’aurez pas la force de continuer au-delà. C’est après qu’on devient auteur, quand on peut ne faire que ça. Jetez d’ailleurs un oeil à votre bibliothèque : tous vos bouquins préférés y ont été écrits par des pros.

Aujourd’hui, j’écris un roman. Je pense que je n’ai jamais écrit si bien  et j’espère vraiment n’être pas la seule à le penser. En ce moment, je touche le fond de moi-même et je suis connectée à mon livre autant que je peux l’être. Si je peux me le permettre, c’est bien parce qu’après toutes ces années à bosser d’arrache-pied et à écrire des livres que je n’avais pas toujours envie de signer, j’ai un pécule de côté, et aussi parce que j’ai un conjoint qui subvient aux besoins du foyer, ce qui ne m’oblige pas à courir les cachets pourris comme beaucoup de mes collègues, soyons honnête.

De la même manière que j’ai de forts espoirs pour Route 78, j’ai de forts espoirs pour ce roman. Bien sûr, on n’a jamais l’assurance de rencontrer un lectorat à l’arrivée, mais au moins, on a le soulagement d’avoir tout donné.

Et cette certitude encore accentuée : la grâce est fille du pognon.

Route 78 : le texte de C4

Route 78 : le texte de C4

3 Comments

  1. Merci pour ce témoignage très fort. C’est la dure réalité des auteurs: tout est lié! je vais m’empresser de réserver l’album auquel je souhaite une longue vie de diffusion. Pour le roman, je patiente!

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