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Égalitarisme

Plafond de verre : mode d’emploi

Par Audrey Alwett

Planche 1 de la BD : Léon et Sara débutent dans la bande dessinée et envoient leur projet au même éditeur.
Scénario Audrey Alwett · Dessin © Dimat (Daniela Di Matteo)
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Alwett – Dimat. Plafond de verre, mode d’emploi. Voici Léon et Sara. Tous deux veulent faire de la BD. Ils débutent, mais ne sont pas mauvais. Léon et Sara ont monté chacun leur projet. Aujourd’hui, ils l’envoient à un éditeur. Léon a de la chance, l’éditeur est séduit : « Bon, y’a encore du boulot, monsieur Léon, mais ça peut faire un premier album sympathique. Et votre quotidien a quelque chose d’universel. » Hélas, Sara ignore qu’à projet identique, une femme a sans doute moins de chance qu’un homme d’être publiée* : « Je suis désolé ma petite demoiselle, mais votre trait manque clairement de maturité. Et votre intimité, on s’en fout. »

* Les éditeurs plus cléments avec les auteurs au pseudonymes masculins ?

Planche 2 : Léon et Sara signent leurs contrats, mais Sara obtient de moins bonnes avances.
Scénario Audrey Alwett · Dessin © Dimat (Daniela Di Matteo)
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Léon travaille dur sur son premier album. Il fait plein de progrès : « En plus, mon éditeur croit en moi ! Ça me galvanise ! » Sara aussi travaille comme une folle. Et à force de s’améliorer… elle signe un contrat ! « Yes ! » – « Et comme je suis généreux, vous touchez une cacahuète à partir de 10 000 ventes. » Les années passant, Léon et Sara ont déjà plusieurs albums derrière eux. Et leurs ventes sont à peu près similaires, mais pour les avances… Léon : « Quoi ? 200 euros la page ? Maintenant, je vaux au moins 250 ! » – « Mfrgn… Bon, d’accord. » Sara : « Quoi ? 160 euros la page ? Maintenant, je vaux au moins 190 ! » – « Certainement pas. Les temps sont durs. » – « Et pourquoi lui, il a de plus grosses avances alors qu’on fait les mêmes ventes ? Vous dîtes ça, parce que c’est un homme. » – « Je crois plus en son potentiel ! Alors là, pas du tout. L’autre, eh.* » – « De toute façon, c’est quand même pas ma faute si les critiques préfèrent chroniquer des bouquins faits par des hommes !* Z’avez qu’à ouvrir un mag de BD, si vous me croyez pas ! »

* Les auteurs gagnent en moyenne 52% de plus que les autrices.

* Les femmes sont sous-représentées dans les critiques littéraires

Planche 3 : en librairie, les livres de Léon sont mis en avant, ceux de Sara ignorés.
Scénario Audrey Alwett · Dessin © Dimat (Daniela Di Matteo)
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C’est vrai qu’on est bien plus invité par les médias quand on est un homme. Du coup, Léon fait plein de radios et d’interviews, on parle beaucoup de lui. À la radio : « Aujourd’hui nous recevons monsieur Léon qui nous présente… » Le libraire : « C’est vrai qu’il a du talent, ce type ! Tiens, je vais mettre ses livres en avant. » Quant à Sara… « C’est qui, celle-là ? » Et petit à petit, la mise en place fait la différence… « Ah, oui, mais attention, on reçoit aussi les filles en dédicace. Faut juste qu’elles soient jolies, krrr krrr krrr ! » Parfois, ces distinctions s’étendent jusqu’au lecteur : « Ah, mais vous êtes une femme ? J’aurais jamais cru qu’une gonzesse avait écrit ça ! C’est marrant, pourtant c’est pas du tout cucul ou gnangnan, comme les blogs de toutes ces bécasses ! » Il pense faire un compliment.

Strip : Léon peut se consacrer à son travail, Sara accumule les commandes mal payées.
Scénario Audrey Alwett · Dessin © Dimat (Daniela Di Matteo)
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Mais évidemment, on ne peut pas mentir sur le talent, et comme ce dernier se mesure surtout à la quantité de travail, Léon et Sara triment dur. Léon : « J’ai bien fait de négocier cette augmentation, ça me laisse le temps de bien bosser. Tiens, ce cadrage n’est pas au point, je vais le refaire. » Sara : « J’ai dû signer ces commandes pourries pour faire bouillir la marmite, et je crois que je vais accepter ce taf de coloriste. C’est moins payé que le baby-sitting quand j’avais 13 ans, mais au moins c’est de la BD. C’est juste dommage que ça me laisse pas le temps de bosser sur mon grand projet. »

Planche 4 : Léon reçoit le Grand Prix d’Angoulême, Sara se décourage.
Scénario Audrey Alwett · Dessin © Dimat (Daniela Di Matteo)
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Évidemment, tout ça a un impact… Le libraire : « Chaque livre de monsieur Léon est une perle, une merveille ! La miss Sara par contre, qu’est-ce qu’elle nous pond comme cochonneries ! Je n’ouvre plus un seul de ses livres ! » Jusqu’au jour où… Banderole : « Monsieur Léon, Grand Prix d’Angoulême ». L’éditeur : « Tu vois, je t’avais dit qu’il avait du potentiel, lui ! » Le découragement s’installe pour de bon. Sara : « Ils ont tous raison, je suis nulle, j’ai aucun talent. Je devrais arrêter la BD et me trouver un taf sérieux. »

Planche 5 : Sara découvre une montagne d’albums d’autrices cachés sous un drap.
Scénario Audrey Alwett · Dessin © Dimat (Daniela Di Matteo)
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Alors évidemment, quand en plus, on entend ça : « Nan mais toute façon, si y’a pas de femmes dans la sélection, c’est parce qu’elles méritent pas d’y être et pis c’est tout ! On va quand même pas réécrire l’histoire de la BD ! » Avec les albums de toutes celles qui malgré tout sont arrivées au sommet, on a juste envie de faire ça : Sara arrache le drap qui recouvre une montagne d’albums – « Vlaaartch » – et le jette sur le monsieur : « Oh, pardon. Je ne vous avais pas vu, moi non plus. »

Comme dirait l’une de nos collègues (Xaël – @xael_bd), on ne demande pas de refaire l’histoire de la BD, mais de reconnaître qu’elle est réécrite en niant l’existence des femmes.

***

On pourra s’étonner que nous ayons tenu à réaliser cette petite BD avec ma collègue DIMAT. C’est que le sexisme a marqué notre carrière, sur des histoires minimes, mais qui additionnées bout à bout finissent par faire beaucoup… Comme quand un lecteur, croyant flatter Dimat lui a sorti en pleine dédicace : « qu’est-ce que vous dessinez bien ! On croirait que c’est fait par un homme ! ». Ou ce journaliste qui, au tout début de ma carrière (j’avais alors 25 ans) m’a interviewée en me tripotant la cuisse pendant dix minutes, et qui, après que je lui ai fait comprendre fort délicatement que je n’étais pas intéressée, n’a non seulement pas publié l’interview mais a rédigé la critique la plus assassine que j’ai jamais reçue, lui qui prétendait avoir adoré mon bouquin.

Il y a tout simplement cet article que j’ai rédigé voilà un mois, sur cette question anodine : « dit-on auteur, auteure ou autrice ? » qui a déclenché des réactions en pagailles, certaines d’une telle violence, d’une telle rage, que j’ai dû fermer les commentaires, en censurer certains, et ai même, pour l’un d’entre eux, hésité à porter plainte.

Il y a cette bienveillance du journaliste qui, apprenant que vous êtes devenue maman, vous demande « mais comment arrivez-vous à concilier vie de famille et professionnelle ? » (parce qu’un homme, c’est clairement pas son problème). Il y a ceux qui en toute ingénuité vous demandent si vous avez usé de vos charmes pour être éditée.

Il y a ce troll qui, le soir-même où Pénélope Bagieu est devenue Chevalier des Arts et lettres, est allé pourrir sa page wikipedia pour lui reprocher d’être une mère indigne. Et il y a eu cet article plein de morgue au sujet de Claire Wendling, quand celle-ci a été reconnue par toute la profession comme comptant parmi les finalistes du Prix d’Angoulême 2016. Claire Wendling, dont tous les jeunes dessinateurs depuis dix ans apprennent le métier avec ses travaux sur les genoux. Claire Wendling dont un célèbre site a gommé la bibliographie pour nier sa carrière. Claire Wendling qui a été si atteinte par la virulence des attaques qu’elle a subies, alors même qu’elle avait été CHOISIE par la profession, qu’elle a préféré demander à cette dernière de ne plus voter pour elle.

Alors bon… Le Collectif des Créatrices de BD contre le sexisme a déjà mis un grand coup de pied dans la fourmilière, mais il y a encore du travail.

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Edit 7 avril, 19h02. Un libraire a dit se sentir stigmatisé par mes propos. Comme vous pouvez vous en douter, ça n’était pas mon but. À côté de ça, un troisième et une bibliothécaire m’ont remerciée pour la prise de conscience et m’ont promis qu’ils tâcheraient d’être encore plus vigilants à l’avenir, histoire de « contrebalancer » le schéma. Évidemment, c’est plutôt la réaction que j’espérais provoquer.

Donc, comme ça n’est manifestement pas aussi clair que je le croyais et que c’est un peu dur de rectifier le strip maintenant, je vais préciser un détail. Quand le libraire dit « c’est qui celle-là », il n’est pas en train de faire preuve de misogynie. En effet, la plupart des libraires se moquent complètement du sexe de l’auteur. Simplement il n’a jamais entendu parler de Sara et ne sait donc pas qui elle est. Donc, il n’aura sans doute pas la curiosité d’ouvrir son livre et ne le poussera pas en avant. Les lecteurs, dont je fais partie, ont le même réflexe. Sauf qu’une bonne vente dépend beaucoup du libraire, qui peut devenir la clé du succès d’un auteur s’il décide de le soutenir. Là où le dessin est faussé, c’est qu’en vérité, l’album de Sara (envoyé en bien moins d’exemplaires) a été probablement moins bien vendu par les commerciaux (les objectifs sont fixés par l’éditeur), et n’est peut-être jamais sorti du carton… ou si peu : ce n’est pas comme si les libraires avaient la place de tout mettre en rayon et de donner sa chance à chaque livre. Hélas, ils s’en plaignent assez eux-mêmes…

Enfin, un dernier point sur la misogynie en elle-même. Quand on en parle, on a tout de suite en tête l’image de l’horrible macho qui s’assume. Il faut être conscient que ce genre de personnage est en fait assez rare. La plupart des personnes (hommes ou femmes) qui font preuve de misogynie, en tout cas dans notre milieu, le font sans s’en rendre compte et sans la moindre intention de nuire. Elles se contentent de reproduire un schéma social qui leur parait naturel, et il suffit souvent d’attirer leur attention sur certains points pour qu’elles remettent leurs habitudes en question et se montrent plus vigilantes sur la suite. Le féminisme n’est une chose innée pour personne, pas même pour ses plus grands militants.

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