Nephyla-banInterview

Du fanzinat au web-comics, l’interview de Nephyla

http://static.wixstatic.com/media/c16789_50dea25e08a49cdc58eadc58b25c1f3b.png_srz_p_297_329_75_22_0.50_1.20_0.00_png_srzNephyla est une dessinatrice qui a déjà une belle expérience dans le milieu de la BD. Deux albums de 96 pages dessinés chez Soleil, deux jeux de société chez Matagot, divers collectifs, sans parler de son activité de coloriste. Elle est aussi l’illustratrice de mon petit roman, Ma Vie en Dessin. Mais en parallèle, cette auteure est surtout une fanzineuse de longue date, dont l’oeuvre prend de l’ampleur et n’a plus grand chose à envier aux publications chez des éditeurs traditionnels… Aujourd’hui, elle se lance dans le web-comics et assoit sa position d’auteur indépendant.

Tu as déjà publié chez de grands éditeurs, comment as-tu conduit ta démarche vers l’auto-édition ?

Avant d’être éditée par Soleil, je boxais dans la catégorie « Fanzine » et écumais les festival par ce biais.

En 2004, galvanisés par nos parties de jeux de rôles dans l‘univers de Raxxon, Castel et moi décidons de passer de la table de jeu au papier en fondant l’association MDM Production. Grand bien nous en a pris puisque cet univers, conçu au départ par Castel est devenu largement collaboratif et continue de se développer à travers différentes publications depuis dix ans.
J’ai été repérée durant un festival et j’ai fait mes premières planches en tant que professionnelle dans le trimestriel Mangakids, toujours sur un scénario original de Castel.

Après, ça a été l’aventure Geek & Girly, que tu connais, puisque tu as été notre éditrice chez Soleil. J’étais ravie de cet hybride où on mêlait les influences des comics, du manga et, par la couleur, du franco-belge. On a fait deux tomes, qui se sont malheureusement mal vendus. Les libraires nous avouaient eux-mêmes qu’ils ne savaient pas dans quels rayonnages nous ranger. La série s’est donc arrêtée.

Les couvertures de Geek & Girly

Les deux albums de Nephyla aux éditions Soleil

Après ça, j’ai voulu rebondir en montant un autre projet, mais mon style ne matchait pas avec les histoires très adultes que je voulais dessiner. Ça ne rentrait pas dans les cases. « Faîtes de la jeunesse ! » me répétaient sans cesse les éditeurs. J’ai donc monté un dossier spécifiquement pour cette cible en reprenant mes premières planches, publiées dans Mangakids. Le dossier a accroché le regard d’un éditeur, mais il ne voulait pas le publier en l‘état. Nous l‘avons donc retravaillé ensemble pendant plusieurs mois. Malheureusement, l’éditeur en chef l’a refusé.

le Projet Ichor

Une page du projet Ichor

Aujourd’hui, j’ai donc décidé que ce projet verrait le jour en web-comics et en auto-édition. Ce n’est pas que je me sois affranchie de l’édition traditionnelle ou que je sois fâchée avec ce système, mais, comme je ne rentre pas dans une case clairement identifiable, ça complique mon parcours. Ces projets refusés verront donc le jour sur un autre circuit.

On te voit souvent animer un stand dans les grands festivals de BD. Le fanzine, c’est une passion qui remonte à loin pour toi…

J’ai fait mes premières armes avec le fanzine. C’est un excellent terrain d’expérimentation, qui permet de couvrir toute la chaine de fabrication d’un livre : conception, maquette, édition, diffusion, en passant par le management d’équipe. C’est aussi un espace de liberté précieux.

Après le refus de mon projet jeunesse, Castel et moi étions frustrés. Nous nous sommes lancés dans le « Le Pion Noir » pour nous remettre le pied à l’étrier. Le premier tome est sorti en 2012, en petit format et en noir et blanc. L’histoire a plu et le bouche à oreille a fait le reste. Le dernier tome, concluant la trilogie, est sorti en juillet et était très attendu.

Les couvertures du Pion Noir

Les couvertures du Pion Noir

Mais l’univers de Raxxon ne se limite pas à ça : il y a aussi des carnets de voyages, des nouvelles illustrées, des artbooks… On réfléchit à diversifier les supports, à lancer du contenu libre on-line, et peut-être, un jour, à lancer un livre de jeu de rôle. Castel, quant à lui, a repris la plume pour écrire un roman.

Néanmoins, cela reste de la publication associative. Le travail fourni sur « Le Pion Noir » m’a fait prendre conscience que je pouvais franchir un cap et passer à l’auto-édition.

Le personnage de Térébantine par Nephyla

Dans Méristème, le personnage de Térébantine…

J’ai lancé Locura, une autre saga, où je suis seul maître à bord. L’univers reste fantastique et teinté de folklore et de mythologie. Je travaille à l’écriture du tronçon principal de l’histoire, qui prend du temps, et, comme j’avais tout de même envie de donner un avant-goût au lecteur, j’ai lancé une collection de one-shots : les Méristèmes, qui gravitent autour de l’histoire principale. C’est une manière pour moi d’enrichir mon univers et de donner envie au lecteur d’en connaitre davantage.

En auto-édition, l’idée, c’est d’être professionnel, d’être qualitatif. Il faut aussi tout faire tout seul : trouver les imprimeurs, connaître les bonnes adresses de festivals, gérer son réseau, assurer la boutique en ligne, etc. C’est une chose que j’avais déjà expérimentée, mais pas avec mes propres deniers.
Je ne sais pas encore si le modèle économique sera viable pour moi mais je m’inspire de l’exemple de certains auteurs, comme Orpheelin ou Vyrhelle qui en vivent et n’ont jamais eu recours à un éditeur.

C’est une sacrée organisation, quand même, non ?

C’est certain ! On vend beaucoup en festival, mais pour ça, il faut d’abord dépenser beaucoup. Les stands, et la déco qui va avec, coûtent souvent très cher.

Au départ, je fonctionne par pré-commande avec mes lecteurs, pour pouvoir rentabiliser les frais d’impression et parfois financer les goodies (les cartes, badges, posters, etc). Je tente aussi de séduire les anglophones en faisant traduire mes livres.

J’aimerais me développer encore davantage, mais je dois éclaircir mon statut d’auto-entrepreneur, ce qui n‘est pas le plus simple actuellement, avec les divers amendements d‘imposition du statut. Sans compter les nouvelles directives européennes sur l‘harmonisation des taxes sur les œuvres digitales qui vont compliquer la vente d‘œuvres dématérialisées. Tout cela complique la tâche et représente beaucoup de travail, évidemment, mais le plaisir et l’épanouissement qui en résultent sont réels.

Locura : la couverture du tome 1 de Méristème

Locura, le tome 1 de la série Méristème

Et tu n’as pas envisagé le financement participatif pour t’aider un peu ?

Si, bien sûr. Mais je ne veux pas user le système avec un petit projet. Ça n’a pas de sens d’abuser du crowdfunding. Ulule est un site déjà très embouteillé. Quand je l’utiliserai, je veux que ce soit avec une vraie force de frappe, pour un projet qui aura de l’envergure.

Je planifie pour le moment mon webcomic. Je suis en train de monter un site. La clé du succès dans ce genre de projet passe par la régularité dans la publication. Du coup, je prends un peu d’avance pour le moment, je ne veux pas me laisser déborder. Les pages y seront proposées gratuitement en noir et blanc. C’est un peu comme une opération de communication. Grâce à ça, j’espère fidéliser un nouveau lectorat. Ensuite, l’album sera imprimé et aura un rendu professionnel. Il y aura de la couleur, des cahiers bonus, etc…

Une page extraite du tome 2 de Méristème

Une page extraite du tome 2 de Méristème

C’est un procédé qui se voit beaucoup aux États-Unis et avoir lu le livre gratuitement n’empêche pas les lecteurs de vouloir l’objet concret. Il existe aussi des systèmes de donations comme avec Tepee par exemple, déjà utilisé par certain youtubers.

N’as-tu pas le sentiment que l’auto-édition se professionnalise beaucoup ces derniers temps ?

Si, les choses changent. Il y a quelques années, Orpheelin et moi n’aurions jamais été invitées en tant qu’auteurs par un festival comme Paris Manga. Or, c’est ce qui s’est produit cette année. Les mentalités évoluent.
C’est aussi parce que beaucoup d’auteurs talentueux n’arrivent plus à percer par la voie « normale » et se réfugient dans l‘auto-édition. Le terme « édition amateur » n’a plus de sens. Nous sommes à présent de « l’édition alternative ».

Page extraite du ion Noir

Une page extraite du Pion Noir

L’édition classique telle qu’elle existe aujourd’hui vit sur ses acquis. De jeunes auteurs sont envoyés en librairie mais n’ont pas le temps d’exister car leurs livres ne restent qu’une semaine en rayon, pour servir d’habillage aux licences, grosses séries, préquels, séquels, etc. Ce fonctionnement risque, à terme, de s’user. Il faut prendre le temps d’investir dans de nouveaux auteurs, de les laisser s‘implanter et mûrir, sinon ils iront le faire ailleurs, sur un terrain plus favorable. On tente de deviner les attentes des lecteurs sans forcément les comprendre. Pourtant, le public est curieux, je le rencontre en festival et j’en ai la preuve à chaque fois.
Il faut juste oser lui raconter de nouvelles histoires.

Locura : la couverture du tome 2 de Méristème

Locura : la couverture du tome 2 de Méristème

Pour en savoir plus sur Nephyla, vous pouvez vous rendre sur son site.  Les albums évoqués dans le corps de l’article sont à vendre dans sa boutique.

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