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Best-seller, long-seller et pourquoi t’as rien compris à la censure

Ou pourquoi on devrait réfléchir aux questions éthiques avant d’écrire un bouquin (et non, ça n’a rien à voir avec la censure).

Caricature bien misogyne, ce qui est drôle quand on sait que la censure à travers les âges et la planète a été réalisée à un majorité ultra-écrasante par des hommes.

Caricature misogyne, ce qui est drôle parce que la censure à travers les âges a été réalisée à une majorité ultra-écrasante par des hommes.

Ces derniers jours, j’ai lu cinq ou six papiers sur le thème de « grands dieux ! c’est le retour de la censure au nom de la bien-pensaaaaance, on va tous mourir, George Orwell nous l’avait bien diiiit » (il doit se retourner dans sa tombe, le pauvre gars). Et de n’en plus finir d’amalgamer des exemples qui signifient une chose et son exact contraire, de préférence en témoignant d’un manque de culture générale affolant.

Ça m’a rappelé la fois où j’avais publié le petit Guide à l’usage des auteurs qui écrivent des livres sexistes (mais qui ne font pas exprès) et où des hordes de gens bizarres étaient venus hurler à la censure sous prétexte que je fournissais à mes collègues des pistes de réflexions pour éviter des poncifs oppressifs trop largement répandus (je précise que mes collègues m’en ont remercié pour la plupart, parce qu’ils sont des gens qui aiment réfléchir — vive eux, ils sauveront le monde, toussa).

Alors, comme ici je ne parle que de livres (parce que je suis écrivaine et que ce blog s’adresse avant tout à mon petit milieu), je vais faire court. L’histoire de la littérature, c’est pas compliqué : c’est une dispute permanente entre les anciens (l’ordre moral établi et dominant) et les modernes (ceux qui veulent aller de l’avant éthiquement). Tu choisis n’importe quelle époque et tu tombes toujours sur ces deux groupes en train de se foutre sur la tronche. Je ne parle pas ici de la Querelle avec ses majuscules qui a donné son nom à l’affaire au XVIIe et qui concernait la question de l’imaginaire avant tout (même si elle est révélatrice et que les Anciens ont évidemment fini par perdre), mais d’une façon plus vaste je parle de l’affrontement des idées et des vagues de censures qui se sont accumulées depuis le Moyen Âge. Le combat des Lumières, Les Fleurs du Mal, Madame Bovary, vous vous rappelez ? La lutte de Victor Hugo pour pouvoir écrire (entre autres) le mot mouchoir dans un livre, vous ne vous en souvenez probablement pas, mais c’était important aussi. En revanche, vous n’avez aucun souvenir des auteurs bichonnés par l’institution et dont l’éthique était l’exact reflet de leur société et c’est normal : c’est toujours la modernité qui l’emporte. Prenez n’importe quel bouquin encore lu aujourd’hui malgré ses deux, trois ou quatre siècles d’existence, vous constaterez que l’auteur, en tout cas sur le livre en question, tirait vers la modernité et n’était pas une figure de proue de l’ordre social établi, même s’il s’en est plus ou moins bien tiré à son époque en fonction des alliances politiques qu’il était parvenu à tisser (il était plus confortable pour Voltaire d’avoir le soutien indéfectible de Madame de Pompadour – ça ne l’a pas empêché d’écrire quelques horreurs misogynes et racistes, mais ces dernières, précisément, sont renvoyées aujourd’hui dans les poubelles de l’Histoire, pour laisser survivre ses idées les plus novatrices). C’est le camp qui s’est battu contre la censure pour aller dans le bon sens de l’histoire de l’humanité (moins d’oppression, plus d’égalité) qui finit par l’emporter. Ça n’a jamais empêché les modernes de se faire parfois trucider pour des idées en avance sur leur temps. On commence à peine à exhumer les pièces anti-racisme d’Olympe de Gouges. Ça n’a pas empêché non plus les anciens de faire des best-sellers parfaitement dans l’air de leur temps, mais ces derniers ne se sont pas inscrits dans l’histoire. Pourquoi ? Parce que :

LES LIVRES ONT DES DATES DE PÉREMPTION

(c’est comme les yaourts)

Avant d’aller plus loin, faisons comme au bon vieux temps des devoirs de philo, entendons-nous sur les définitions. Un best-seller est un livre qui a échappé à son public pour ratisser beaucoup plus large. Un long-seller, c’est la même chose mais qui parvient à durer dans le temps, disons deux décennies minimum. Les classiques que vous avez lus pendant votre scolarité sont des long-sellers. Enfin, comme nous aborderons également la question de la censure, prenons la définition de wikipedia, qui est très bien :

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fleuriot

Un titre pareil, ça ne s’invente pas.

Le cas de la Bibliothèque Rose chez Hachette illustre parfaitement ce que je souhaite expliquer. Vous connaissez probablement bien la Comtesse de Ségur, en revanche vous n’avez sans doute jamais entendu parler de Zénaïde Fleuriot. Leur situation était pourtant très similaire : toutes deux étaient des autrices de best-sellers, qui cartonnaient de la même manière au XIXe siècle au sein de la Rose. Elles avaient à peu près le même public, les jeunes demoiselles, mais n’étaient pas du même bord intellectuel.

Zélaïde Fleuriot était une autrice en parfait accord avec son temps, très soutenue par l’église catholique qui recommandait ses saines lectures aux jeunes filles. La morale y était toujours sauve et ses livres étaient un reflet parfait de l’idéologie dominante en France à la fin du XIXe.

segurÀ l’opposé, la Comtesse de Ségur a dû beaucoup lutter. Son éditeur était soumis à la censure préfectorale et voulait couper des passages entiers de ses manuscrits. Mais la Comtesse a catégoriquement refusé qu’on modifie ses écrits. Pour conserver son droit de regard, elle a même renoncé à toucher des droits d’auteur pour être payée au forfait (c’est marrant, du coup, la censure n’a plus été un problème pour Hachette). Pour l’époque, certains passages scandalisaient, la morale chrétienne y était parfois « oubliée » et les ecclésiastiques reprochaient à la Comtesse de « donner le goût du luxe aux petits pauvres ».

Finalement, après un succès qui a duré plus d’un siècle, Sophie de Ségur est en train de tomber dans l’oubli, rattrapée par son temps. Il y a en particulier une bonne dose de racisme dans Les Vacances qui n’est plus toléré aujourd’hui. Quoique très moderne pour son époque, elle était par ailleurs soumise aux pressions du XIXe qui pesaient sur les femmes, particulièrement en France, et les enfants de ses livres tiennent des discours surannés devenus aujourd’hui insupportables à lire.

HarryS’il faut choisir des exemples plus contemporains, nous pouvons également opposer Harry Potter et Twilight. Harry Potter est aujourd’hui un long-seller parce qu’il est non seulement l’illustration d’un point de vue social qui a fait mouche, à un moment T, mais aussi parce qu’il a su voir beaucoup plus loin éthiquement parlant. À l’inverse, Twilight qui est une photographie parfaite du patriarcat mode d’emploi au début du XXIe siècle (et donc également un point de vue social juste, à un moment T) fut un énorme best-seller pour la même raison mais tombe déjà dans l’oubli. C’est une œuvre qui s’est insuffisamment projetée dans la compréhension des considérations humanistes à venir (sans parler de la pauvreté de son univers et de ses personnages, mais c’est encore une autre affaire).

On pourrait donner d’autres exemples contemporains d’auteurs qui savent illustrer notre modèle social en écrivant des oeuvres qui nous parlent, tout en jugeant leur pensée longue (Despentes) ou courte (Houellebecq) (je vous provoque, je sais), mais intéressons-nous plutôt à la polémique Friends qui a secoué les réseaux sociaux ces derniers jours : les Millenials trouveraient la série grossophobe, sexiste, homophobe, etc.

Capture d’écran 2018-01-19 à 16.36.32J’ai cru rêver quand j’ai entendu mon entourage hurler à la censure. « Toi-même, patate, » étais-je tentée de répondre (j’ai un talent fou pour les répliques). Soyons clairs, j’ai beaucoup ri devant Friends dans les années 90. C’était aussi une époque ou je faisais sans doute des blagues sexistes et homophobes (mais toujours inoffensives et même « gentilles », me figurais-je, du haut de mes 15 ans, l’âge bête — si). Si cette série est diffusée à l’heure actuelle sur Netflix comme n’importe quelle série contemporaine, et non comme une oeuvre dans un cadre universitaire, il est parfaitement normal qu’elle soit rattrapée par son temps. Oui, malgré plusieurs prises de positions très novatrices pour son époque, Friends est sexiste et sans doute raciste et plein d’autres choses encore, mais c’est parfaitement normal puisqu’elle est l’illustration des codes et des normes d’une époque aujourd’hui dépassée. Faire rire est l’exercice le plus difficile, il est assez naturel que la série se soit moins préoccupée d’évolution humaniste que d’autres oeuvres moins dynamiques, elle avait déjà bien assez à penser. Elle est rattrapée aujourd’hui par son temps, ce qui signifie que ses jours au sommet des succès télévisuels sont à présent comptés. So what ? Ce n’est pas comme s’il n’y avait rien eu pour remplacer ce chef d’oeuvre. La série a influencé des tas d’auteurs et a fait des petits. Tant mieux. À côté de ça, il est naturel que les jeunes générations s’offusquent en la visionnant. En revanche, demander à ces dernières de museler leur esprit critique sous couvert… d’autocensure ? relève précisément d’un mécanisme de censure.

Un autre scandale récent : Carmen. C’était drôle parce que ceux qui s’offusquaient ne bitaient rien à l’opéra. Et encore plus drôle parce que le metteur en scène n’avait déjà rien bité à la base (ou en tout cas, n’avait pas tenu compte du sens de l’oeuvre). Donc, marrons-nous une seconde : ha ha. Et expliquons.

Capture d’écran 2018-01-19 à 16.48.37Contrairement à une œuvre littéraire, un opéra ou un ballet sont toujours des œuvres collectives qui sont soumises à diverses interprétations des gens qui… les interprètent, en fait. C’est dans la grande tradition de l’opéra et ce n’est pas pour rien que dans le Lac des Cygnes, il y a quatre fins possibles, qui vont de la pire tragédie au plus merveilleux des happy ends (et encore ces fins sont-elles inscrites à la postérité parce qu’elles sont célèbres toutes les quatre, fait exceptionnel. D’ordinaire, les versions alternatives ne laissent pas tant de trace). Donc, non, modifier un opéra n’est pas comme décider de virer Dumbledore dans Harry Potter (qui a été écrit par une seule personne, J. K. Rowling pour ceux qui suivent pas). Parce que des metteurs en scène qui décident de changer tel ou tel truc dans un opéra, ÇA ARRIVE TOUT LE TEMPS. Quasiment à chaque mise en scène, en fait, vu que c’est un peu leur boulot (et que les librettistes écrivaient le plus souvent comme des culs ablatés d’une fesse, mais je digresse encore). Donc, à chaque fois que quelqu’un braillait à la censure, en fait c’était comme s’il criait « je n’ai pas la moindre foutue idée de ce qu’est l’opéra, j’y ai mis qu’une seule fois les pieds avec ma classe de lycée ».

En revanche, voici pourquoi l’action de ce metteur en scène était contestable. D’abord, parce que c’est probablement du féminisme-washing. Le gars s’est dit « tiens, c’est un truc tendance, le féminisme, j’va faire le buzz avec ça. » Ce qui est superbement gonflé, c’est de s’asseoir complètement sur le fait qu’à la base Carmen est un opéra féministe qui s’inscrit contre la pensée versaillaise, dans une période qui suit de peu la Commune. Les femmes ayant été plus que présentes dans la résistance parisienne et ayant été massacrées dans un bel ensemble, Bizet a voulu leur rendre hommage (ce qui a d’ailleurs valu une polémique à Carmen lors de sa sortie). Et le fait que l’opéra s’achève sur un féminicide dénonce quelque chose. Partant de là, on peut considérer que la réécriture du metteur en scène amoindrit le message et est contestable. Mais, tant qu’il précise bien qu’il se livre à une réinterprétation, le faire est son droit le plus strict. Donc, une fois encore, face à ceux qui hurlent à la censure dans ce cas précis, j’ai envie de dire « la censure, c’est toi ». (Je n’irai pas voir cet opéra pour autant, je trouve cette interprétation débile).

Les femmes se battirent comme jamais lors de la Commune, c'est même elles qui récupérèrent les canons de Montmarte. Pour les en remercier, on les fusilla à tour de bras et on les raya de l'Histoire.

Les femmes se battirent comme jamais lors de la Commune, c’est d’ailleurs elles qui récupérèrent les canons de Montmartre. Pour les en remercier, on les fusilla à tour de bras et on les fit disparaitre de l’Histoire. Ça, c’est de la censure.

En fait, le mécanisme de censure est pratiqué depuis des décennies sans que ça ne pose de problème à personne. Par exemple, depuis les années 90, si tous les dessins animés français ou presque sont devenus insipides, c’est en grande partie parce que certaines associations catholiques (les mêmes qu’on a vues débouler dans la rue pour les « Manifs pour tous ») veillaient au grain, avec toutes les idées qu’on leur connait et prenaient tellement le chou aux chaînes de TV que ces dernières obligeaient leurs scénaristes à aller dans la direction de la morale « bien-pensante » (qui n’est pas du tout celle des bobos, attention au détournement de vocabulaire). À la fin, les scénaristes en avaient tellement ras-le-bol qu’ils s’auto-censuraient à tour de bras. Mais depuis quelques années, v’là-t-y pas que les associations féministes et anti-racistes s’y mettent aussi et font contre-poids. Alors forcément, ça râle du côté réac, vu qu’on est plus tranquille chez soi, ma bonne dame ! On les comprend. Mais moi, à votre place, je serais contente : les dessin animés de vos gamins vont être beaucoup moins barbants, d’un coup.

Visionnée avec un regard contemporain, l'adaptation Disney est déjà plutôt limite.

Visionnée avec un regard contemporain, l’adaptation Disney est plutôt limite.

On pourrait continuer des pages entières sur la censure et en particulier parler de l’appropriation et la réécriture collective nécessaire à la survie d’une œuvre dans les mémoires, telle que par exemple Peter Pan — gênant par son extrême misogynie — ou les Contes de Grimm – d’un antisémitisme qui ferait passer Céline pour un modéré (comment ça, j’exagère ?). On pourrait aussi évoquer la distinction colossale entre « liberté d’expression » (légale) et « incitation à la haine »(illégale), mais je vais m’arrêter là parce que ce n’est pas exactement mon sujet.

Mon sujet, c’est que si vous voulez avoir une chance d’écrire un long-seller, ou à défaut un bouquin qui ne sera pas complètement périmé et illisible dans dix ans, vous avez intérêt, en tant qu’auteur, à voir plus loin que le bout de votre nez et à penser plus loin que votre époque, sinon, votre livre sera sanctionné par un oubli collectif parce que c’est la leçon que nous ont appris 8 siècles de littérature moderne. Je sais, c’est une révélation terrible, mais en fait, pour écrire des livres au top, c’est mieux de réfléchir.

Pour finir, le fait que les gens osent l’ouvrir pour donner leur point de vue sur une oeuvre qui les dérange, ça ne s’appelle pas la censure mais la liberté d’expression. Le mécanisme de censure, en fait, c’est vous qui le mettez en branle quand vous leur expliquez que les choses sont comme ça et qu’ils devraient la boucler.

(Et pour ceux qui arriveraient ici avec de la colère plein la bouche à qui je n’aurais pas forcément envie de répondre, je citerai pour finir ma formidable collègue Isabelle Bauthian« la liberté d’expression, c’est ce qui vous permet de ne pas aller en taule pour vos idées. Mais ça n’oblige personne à les écouter, » le tout dans les limites prévues par la loi évidemment. En dehors de ça, les livres d’Isabelle Bauthian rendent tous ses lecteurs intelligents en diable, c’est la raison pour laquelle je vous les recommande).

28 Comments

  1. Merci pour votre tribune et commentaires enrichissants. Nombre de vos remarques m’inspirent dans un autre domaine : la politique … long seller. J’ai noté les 3 clés pour une politique de sens qui manque. Votre éclairage m’à donné de la matière inattendue! Kif du jour …

  2. Pour répondre à Louise Boucher, oui, en effet, « il vaut mieux lire les textes en sachant à quelle époque ils ont été écrits puisqu’ils en sont le reflet ». Ma prof de français commençait chaque analyse d’œuvre par ces mots: « replacer dans le contexte… » C’est ce que je fais depuis… 😉
    Audrey, tes articles font mouche à chaque fois, tes indignations sont belles bref, tu m’éblouis!
    Dommage qu’il n’y ait pas de bouton « j’aime » à la fin…

  3. Vraiment intéressant tout ça et rondement mené… Je partage beaucoup de tous ces points de vue.
    Ma seule remarque concernerait, sur la fin du texte, l’injonction aux auteurs et romanciers de bien réfléchir avant d’écrire pour voir plus loin que la censure qui viendra inéluctablement… Je conçois en effet que la création d’une oeuvre peut avoir le souci de sa longévité et ainsi avoir pour ambition de marquer l’hishoire mais cette réflexion est tout de même minimaliste ! Car bon nombres d’oeuvres ayant marquées l’histoire n’ont pas été créés en connaissance de cette conséquence, ni dans ce but précis à la base… Elles ont pu jouir de leur célébrité ou de leur aura parfois de manières posthumes alors que leur créateur n’eut jamais soupçonné un tel engouement !
    Je pense que les écrivains écrivent ce qu’ils peuvent écrire… et même si certains se censurent un peu au regard des thèmes de société contemporain l’écriture, ses thèmes et ses passions viennent du plus profond de l’humain et il est très dur de créer en multipliant les contraintes (comme expliquée avec l’exemple des dessins animés).
    Donc je crois que les vrais artistes, les créateurs se donnent en réalité très peu de contraintes et c’est très bien ainsi… La réussite vient ensuite, ou non, et les raisons des succès à long termes ou courts termes sont assez inexplicables ou alors seulement rétrospectivement… L’Artiste en tant que tel, l’Artiste dans sa splendeur ne s’occupe pas du qu’en dira-t-on et pense à marquer son temps à un moment donné, à un endroit donné pour lui-même avant de le faire pour d’autres…
    Merci en tous cas pour cette belle tribune que vous avez écrits.
    Cordialement.

    1. Merci. Par contre, attention à ne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit, en renversant mon propos. Je n’ai pas dit que vous feriez un long-seller avec cette recette, mais que si vous avez une réflexion plus longue et plus aboutie, votre oeuvre avait des chances de mieux durer dans le temps. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
      Enfin, je ne suis pas d’accord avec votre deuxième partie. L’art ne s’affranchit pas des contraintes : l’art n’est que contraintes, au contraire, du moins si vous vous dirigez vers une oeuvre ambitieuse. J’aime aussi lire des livres légers, j’en ai même écrit, surtout en BD, mais il n’y a tout simplement pas la même quantité de travail et de réflexions dedans. Quand vous vous dirigez vers une littérature riche, il y a toujours au moins trois niveaux : l’action (niveau 1, qu’on retrouve dans toutes les oeuvres légères), la réflexion sur le sens de l’oeuvre (niveau 2, déjà plus ambitieux, c’est ce qui va ancrer votre livre dans votre époque, par rapport aux considérations actuelles, ce qui n’empêche pas que ça puisse être un polar ou un roman de SF) et enfin la symbolique (niveau 3, là, on titille ce qui nous constitue en tant qu’être humain, les oeuvres qui marquent l’histoire ont toujours des symboliques puissantes). Vous pouvez parfaitement vous contenter du niveau 1 et faire un très bon bouquin, mais si vous voulez écrire un grand livre, vous êtes obligés de jongler avec les trois niveaux et ça crée un sacré paquet de contraintes qui peuvent se marcher dessus. C’est ce qui fait toute la difficulté de l’exercice.
      Voilà, quant au fait que l’Artiste dans sa splendeur agit pour lui-même et non pas pour d’autres, je sais que c’est un discours qu’on tient beaucoup en France, où la figure de l’artiste est sacralisée de façon un peu malsaine, mais c’est faux, c’est même une arnaque totale.
      Quand vous êtes artiste, vous travaillez d’abord pour autrui. La première marche vers la « pensée d’artiste » c’est justement de penser autrui à travers son oeuvre et donc de percevoir le regard d’autrui par une sorte de capacité d’ubiguité. La deuxième étape c’est de percevoir ce double regard mais de parvenir à façonner malgré tout sa personnalité dans son oeuvre sans la diluer sous la pression collective. On y arrive plus ou moins bien, c’est ça être artiste. Là où je vous rejoint, en revanche, c’est que ça n’a rien à voir avec le succès et que non, bien sûr, il n’y a pas de recette pour y parvenir.
      Merci encore pour votre commentaire, c’était intéressant d’y répondre !

  4. Merci, c’est la première fois que je lis un article aussi long sans sauter la moindre phrase, le moindre mot.
    Ton analyse me paraît parfaitement juste. bravo!
    Je suis d’ailleurs convaincu que tu as le pouvoir d’écrire un long-seller. Et je t’y encourage. Et je le lirai. Sans rien sauter.

      1. Ha ha ! Non, quand même pas. J’espère bien que tous ces propos seront dépassés dans quelques années seulement, et qu’à ce moment là, tous ceux qui tombent dessus se diront « bah, oui ! évidemment ! Mais pourquoi est-ce qu’elle nous sort des évidences pareilles ? » ça, ce serait beau 🙂
        On peut voir long avec une belle fiction, avec un article sociétal c’est plus difficile.

  5. Merci beaucoup pour cet article très bien argumenté et plein de bon sens.

    Je trouve l’analyse sur Carmen particulièrement bien sentie. Je n’imagine pas le nombre de pièces de théâtre ou d’opéras dans le domaine public dont les fins ont dû être modifiées par un metteur en scène. Ce n’est pas comme si on allait modifier le livre et retirer les copies existantes de la version d’origine.

    Quant à Orwell, c’est fatigant de le voir cité à tout bout de champs, dans des contextes qui n’ont strictement rien à voir avec son oeuvre.

  6. Encore une petite remarque. Je ne pense pas que la Comtesse de Ségur soit aujourd’hui en train de tomber dan l’oubli. Un film a été tourné en 2016 sur Les malheurs de Sophie.
    Je suis totalement d’accord sur le regard critique qu’on doit avoir sur certains passages (les bons sauvages, les pauvres etc.), mais sur l’éducation, elle est encore dans la course (lire François le Bossu, par exemple). Dans Après la pluie le beau temps, même si on peut tiquer sur le « nègre » Ramoramor (qui se montre cependant très fin et observateur), on le magnifique personnage de Mlle Primerose, femme célibataire, libre, érudite et défendant l’éducation des filles.
    En tout cas, merci de m’avoir permis de comprendre pourquoi certains livres durent aussi longtemps dans le cœur des lecteurs.
    Je suis d’ailleurs en train de lire Les mystères de Paris, et je me régale à lire ses critiques de la société sur des sujets qui sont encore d’actualité et sur lesquels Eugène Sue avait beaucoup d’avance (pauvreté, prisons, asiles de fous, peine de mort, filles-mère).

    1. Je crois que c’est un peu la dernière vague… Ses livres sont beaucoup moins présents dans les rayonnages aujourd’hui qu’il y a trente ans. Elle ne va pas disparaitre du jour au lendemain, mais je crois qu’elle jette quand même ses derniers feux…

  7. Le premier problème, à mon avis, c’est l’éducation (parentale et sociétale) et aussi de redonner le gout de la lecture.
    Ah, les « Madame Bovary » a des gamins de 13 ans, tout pour dégoûter!

    Et puis aussi accepter de regarder les errements du passé avec l’œil de l’ethnologue, du sociologue, de l’historien.

    L’état français a caché tant de pans historiques sur le colonialisme et la décolonisation, les rafles antisémites, les assassinats d’état, les morts de 1968…. et il n’est pas le seul dans ce cas qu’on ne peut guère s’étonner de voir tant de personnes s’offusquer devant des œuvres anciennes qui dépeignent une société qu’ils ne veulent (peuvent) pas voir.

    L’auto censure est devenue telle désormais que certains artistes reconnaissent qu’on ne pourrait plus écrire une pièce comme « Le père Noel est une ordure » ni les sketchs de Coluche, entre autres.

    Je reste persuadée que revisiter une oeuvre ancienne est possible mais sans en altérer l’esprit, malheureusement ce n’est pas toujours le cas, et en précisant que c’est d’APRES telle oeuvre de tel auteur.
    Au spectateur ou lecteur curieux de retourner aux sources.

    En France, le droit patrimonial est de 70 ans après le décès de l’auteur et le droit moral lui imprescriptible.

  8. Intéressant
    Je pense qu’on peut associer le succès au long terme de certaines oeuvres par le fait qu’elles ont introduits des nouvelles idées dans leur contexte, le problème de moults trucs conservateurs c’est que finalement ils ressassent bien souvent des choses déjà en place.
    Cela dit je pense que la morale n’a pas grand chose à faire dans la création en tant que telle et que la question se pose plus au moment de la diffusion. Et je pense que le parallèle avec Orwell se fait plus volontier dans le cas où la réécriture (d’un titre de tableau, d’une scène de film etc) est faite en scred et est médiatisée une fois que les gens s’en rendent compte plus qu’annoncée comme telle (genre l’institution muséale/l’éditeur annonce qu’il change x pour raison y, et même ça parfois j’ai un peu du mal car ça peut brouiller la façon dont l’oeuvre se développe dans l’histoire pour certaines personnes qui sont dans une relation instantanée à elle et qui ne cherchent pas à voir plus loin). Bref je suis pas clair mais en résumé: dire que Friends est parfois problématique, je ne vois pas de censure là dedans (d’autant que soyons honnêtes il n’est pas question d’éditer la série pour la rendre conforme à la pensée actuelle et d’effa Toutes les versions précédentes), modifier une œuvre quand ce n’est pas une pratique courante avec ce médium et en particulier le faire discrètement, j’ai plus de mal quand bien même je serai d’accord avc le message modifié.
    Bon je me perds j’arrête Là 😛
    Bonne continuation et au plaisir de vous relire

    1. Ce qui n’est peut-être pas clair dans mon papier, c’est que je suis absolument contre la modification d’une oeuvre avec un auteur unique, en particulier un roman. D’autant plus que c’est dans ce cas précis illégal en France car on touche au droit moral (inaliénable). Hachette aujourd’hui se livre par exemple à une réécriture du Club des Cinq parce que certains propos tenus dedans sont très dérangeants et que l’éditeur cherche à faire durer sa licence le plus possible. Pour moi, c’est très problématique et je serais favorable à laisser cette série glisser dans les poubelles de l’histoire. Ce n’est pas comme si on n’avait pas fait mieux depuis (et largement), même si la série a marqué son temps.

      1. J’avoue que le club des 5 (tout comme le clan des 7) je n’ai jamais vraiment accroché donc je ne peut que difficilement en parler. Mais en effet ça me paraît problématique de modifier tout en faisant passer pour l’original. Du coup je me questionne, si c’est interdit comment justifient-ils ça? Merci pour les précisions 🙂

        1. Ce n’est pas une oeuvre française, mais anglaise. Donc, ce ne sont pas les mêmes droits.
          En France, n’importe quels association ou spécialiste d’un auteur français peut attaquer un éditeur si le droit moral de l’auteur n’est pas respecté.
          C’était arrivé avec un auteur qui avait écrit la suite des Misérables. Il avait été attaqué par le petit-fils de Hugo et avait été condamné à des dommages et intérêts… de 1 euro symbolique (clairement, c’était pour éviter la jurisprudence).

          1. Je pensais que la version française était soumise au droit français. En fait ils en profitent pour faire n’imp. C’est pas jojo tout ça

          2. Les héritiers ont dû donner leur accord. A moins que l’éditeur britannique ait initié le mouvement et que la loi l’autorise sur le contrat initial. Je n’ai pas plus d’information, désolée.

  9. Vraiment bien développé !
    Comme quoi vaut mieux lire les textes en sachant à quelle époque ils ont été écrits puisqu’ils en sont le reflet. Et en gardant toujours un esprit à la fois ludique et critique durant la lecture : seule façon à mon avis de lutter contre la censure.

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